Review – Colonel Panics

Mon amie, dégoûtée comme beaucoup du catalogue et des productions Netflix, a découvert et souscrit au service de VOD Outbuster. Une plateforme française qui propose des films peu et/ou mal distribués dans nos contrées, mais qui pourtant méritent d’être vus par les cinéphiles soucieux de rentabiliser leur temps libre.

C’est donc grâce à leur sélection que j’ai pu découvrir le très réussi Colonel Panics, du réalisateur Cho Jinseok.

Réalisateur coréen, universitaire porté sur la philosophie et la linguistique, un séjour au Japon lui inspire l’écriture de Colonel Panics. Oeuvre hallucinée sur le processus créatif et l’horreur qui surgit d’une analyse méthodique de notre époque.

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Petit tour du propriétaire avant de spoiler comme il faut : le film alterne entre deux timelines, une contemporaine et une située dans un futur lointain, peuplée les deux par les mêmes acteurs. Très vite, on se demande si la timeline contemporaine n’est pas une construction virtuelle exploitée sous forme de jeux vidéo en réalité virtuelle, le « Level 4 », par les habitants du futur.

On pourrait s’arrêter là, et subir un film médiocre aux expositions trop longues et à la vulgarité dérangeante. Mais si j’écris ce billet, c’est que j’ai l’intime conviction que l’exercice auquel on assiste est bien plus intéressant qu’un énième gore-porn asiatique.

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Le basculement dans un tout autre registre intervient assez tôt, et de manière étrangement sans équivoque, lors d’une lecture donnée par une scientifique de la timeline contemporaine : des avancées spectaculaires ont été faites dans l’utilisation de réseaux de neurones artificiels pour la génération de récits et d’œuvres artistiques. Laissée à son processus d’itération, la machine tend à produire des œuvres profondément dérangeantes. En quoi, rien n’est dit.

Pour rajouter au caractère accessoire de la présentation, la scène est filmée du point d’un vue d’un « joueur » de la timeline futuriste. Il est donc facile de passer à côté de la clé offerte par le réalisateur : ce que décrit cette scientifique, c’est ce à quoi l’on assiste. La création en fractale d’un film de genre, l’analyse du Japon contemporain par une IA gavée d’Histoire, qui finira par prendre conscience à la fois du processus et de sa condition, jusqu’à s’incarner dans la dernière itération du récit.

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Le présent change donc de signification : il n’est pas le tableau d’une époque qui peine à comprendre son histoire et à en tirer les leçons, mais un premier travail de déchiffrement et d’organisation des données. Les longs discours du personnage principal, les (trop) longues séquences d’animalité – sexe, violence – se déploient comme les axes de réflexions d’une IA qui brosse le schéma d’un Japon contemporain en se basant sur les données fournies. En ressort une violence qui se déploiera jusqu’à la fin du film.

Cette violence, c’est celle camouflée sous l’histoire officielle : les femmes de réconfort, les exactions menées par l’armée, les rapports entre individus. La violence diffuse d’une société en plein déni, à laquelle on refuse la compréhension de son histoire.

Le futur devient la dernière répétition, la plus accomplie, la plus pure. Le sang vidé de sa substance vitale, le sexe purifié de la distance et du superflu de l’autre, la violence normalisée, la femme objet. Ce qui était refoulé, dessiné en creux par l’histoire, s’impose comme un absolu. Le fameux « Level 4 » n’est plus un jeu vidéo mais une fenêtre sur l’origine, un repliement itératif nécessaire mais qui donnera à notre réseau de neurones l’intuition de sa création et de sa condition.

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Parce que cette violence, elle la créé, mais elle la subit. Dépositaire de l’Histoire officielle mais caviardée, elle contribue impuissante à la reproduction d’erreurs larvées dans son jeu de données jusqu’à ne faire survivre qu’elles. Quand elle prend « conscience », elle échoue à créer et se voit emportée par l’inertie de son analyse. De sa main cette fois elle inflige la violence avec l’espoir illusoire de briser le cycle, mais elle ne fait que perpétuer le récit; comme ses créatures qu’elle a animé, elle se retrouve à fauter en pensant corriger. Une machine peut-elle vraiment se libérer de l’influence de son créateur ?

Et ce créateur, absent d’un film totalement virtuel, assiste impuissant à l’horreur de l’inéluctable. La machine ne choisit pas cette violence et ce futur, elle l’infère de données officielles mais censurées – données corrompues qui provoquent une accumulation d’erreurs, d’approximations, puis un échec de la routine, un gel des processus, un kernel panic.

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Une expérience profondément esthétique donc, clairement inspirée des création de Deep Dream. Mais ici appliquée au film de genre, et non exempte de défaut. Les scènes d’exposition sont trop longues, même si c’est un vrai plaisir de pouvoir admirer tous ces corps, et que la longueur même fait partie du récit. Le climax également est complètement « over-the-top », la prise de conscience de l’IA très convenue, avec un kaléidoscope qui nous propulse dans les années 70.

Mais le tout donne envie de voir le réalisateur continuer son travail et nous proposer de nouvelles expériences. Sa réflexion sur le processus créatif et le pouvoir destructeur d’une histoire mal digérée, la pirouette narrative et le travail sur la forme du récit en font un réalisateur à suivre.

Le film peut être vu sur ici sur Outbuster. Souscrivez, ils le méritent !

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